# L’essence des sciences naturelles

*Johannes Siedersleben, Tuntenhausen, octobre 2020*

Les sciences ont formé notre monde, nous leur devons beaucoup. Mais elles font peur, parce qu’elles
sont difficiles à comprendre, elles sont mises en cause, parce qu’on s’en méfie, et quelques-uns les
soupçonnent d’être au service de forces occultes au détriment de la race humaine. D’où viennent les
sciences, comment fonctionnent-elles et faut-il s’en méfier ? Allons voir ça.

## Un peu d’histoire
Platon (mort en 348 BCE) méprisait les expériences scientifiques ; il les considérait comme indignes
d’un homme érudit. En revanche, Aristote (mort en 322 BCE) en réalisait beaucoup, mais ses résultats étaient 
largement erronés, en physique comme en logique. Plus de succès avaient Ératosthène
(mort en 194 BCE) et Euclid (mort vers 200 BCE). Le premier mesura la circonférence de la Terre à
mille kilomètres près, la géométrie du dernier, pratiquement exempte d’erreurs, est à la base de la
géométrie de nos jours. L’atomisme de Démocrite (mort en 370 BCE) est remarquablement proche
de la réalité, mais ce n’était qu’un coup de chance : il manque la moindre évidence empirique. Si, à
quelques exceptions près, les Grecs n’étaient pas forts en expériences scientifiques, ils excellaient en
se critiquant les uns les autres. Ils étaient libres penseurs au sens propre du mot. 
Chacun suivait imperturbablement ses propres idées sans se soucier de la direction dans laquelle ça le mènerait.

Un des évènements qui ont annoncé la fin de l’Antiquité est l’édit d’intolérance de Théodose I en 393
CE, qui mettait un terme à la liberté de pensée. Un nuage sombre enveloppait l’Occident, un nuage
qui étouffait les sciences naturelles pendant un millénaire. Les savants de l’époque considéraient que
tout le savoir concevable de l’humanité était déjà enregistré soit dans la Bible, soit dans les écritures
des Pères de l’Église tels que Jérôme, Ambrose et Augustin, soit, à la rigueur, dans des œuvres
grecques triées : Platon, oui, Epicure, non. Ce qui n’y était pas, était faux, inutile ou les deux à la fois.
La bibliothèque qui joue un rôle si central dans le Nom de la Rose était un endroit étroitement surveillé 
pour enfermer le savoir, non pas pour le diffuser.

C’était Martin Luther (mort en 1546) qui a porté le coup de grâce au Moyen Âge : un petit moine
sorti de nulle part s’opposait à l’Empereur et traitait le Pape d’Antichrist. Luther réussit à ébranler
profondément l’autorité de l’église, ouvrant ainsi la voie à la Renaissance scientifique et, plus tard,
aux Lumières. Les sciences naturelles démarraient craintivement avec des hommes comme Copernic,
Kepler, Galilée et Francis Bacon. Copernic ne publiait son œuvre que peu avant sa mort avec une préface 
intéressante : Elle disait que le lecteur pourrait effectivement être amené à penser que la Terre
tourne autour du Soleil. Mais ceci ne serait qu’une hypothèse de travail, qui, pour des raisons 
compliquées, facilite les calculs. En réalité, évidemment, le Soleil tournerait autour de la Terre.
Malgré une opposition puissante de plusieurs côtés, les sciences étaient lancées. Depuis les premiers
scientifiques comme Copernic, l’évolution des sciences se présente comme une série de fusées, 
chacune partant de la précédente et accumulant les vitesses : Descartes et Pascal, Newton et Leibniz,
Darwin et Wallace, Einstein et Henri Poincaré (le frère de Raymond), Heisenberg et Dirac, Turing et
Church n’en sont que quelques exemples éminents. Les sciences ont transformé le monde ; sans
elles, la civilisation telle que nous la connaissons n’aurait pas été imaginable. Et ça continue : 
les ordinateurs vers 1940, Internet vers 1990, l’intelligence artificielle depuis à peu près 2010. 
Qu’est-ce qui nous attend dans 10, dans 50, dans 100 ans ?

## L’essence des sciences naturelles
Quelle est cette machine miraculeuse qui tourne de plus en plus vite depuis 500 ans ? 
Elle est déterminée par deux lois irrévocables, acceptées tacitement par la communauté mondiale des chercheurs : 
(1) Les seuls outils admis sont les expériences scientifiques, donc répétables, et le raisonnement logique, 
ce qui inclut les mathématiques. (2) Tout peut être mis en question, sauf ces deux lois.
Le doute est essentiel, la certitude fallacieuse. N’importe qui, en particulier chaque concurrent, a le
droit de vérifier, de mettre en cause les expériences réalisées par un autre, son raisonnement et
même sa méthode, si bien que les sciences naturelles se sont toujours présentées comme un discours 
éternel qui n’aboutira jamais ; la liste des questions ouvertes croît beaucoup plus vite que celle
des questions résolues. En outre, parmi les résultats les plus importants en mathématiques et en 
informatique comptent les théorèmes d’impossibilité : Presque toutes les assertions mathématiques
imaginables ne sont ni démontrables, ni réfutables – on ne saura jamais (Kurt Gödel). Presque tous
les problèmes de l’informatique sont insolubles, c’est-à-dire, il n’y aura jamais d’algorithme pour les
résoudre (Alonso Church, Alan Turing). Nous voilà confrontés à un paradoxe : malgré la vitesse vertigineuse du progrès 
scientifique, nous nous rendons compte de notre infimité, de notre impuissance, de nos limites
étroites. Il y a de quoi devenir humble. Cela dit, retenons quelques faits importants :

(1) Il n’y a qu’une seule science sur cette Terre. Il n’y a pas de physique japonaise, 
de médecine américaine, de biologie française. Ça n’empêche pas qu’un pays soit particulièrement fort dans un
domaine. Mais tout ce qui a été découvert quelque part finira tôt ou tard par être connu dans le monde entier.
Aujourd’hui, avec Internet, les chercheurs communiquent quasiment en temps réel. Même les
résultats des services secrets tel que le NSA ne sont pas ensevelis pour toujours et peuvent être
redécouverts ailleurs.

(2) En sciences, il n’y a pas de vérité absolue. Il est impossible de vérifier quoi que ce soit, car tout ce
que nous savons est susceptible d’être remplacé par des théories nouvelles plus précises, plus
générales, plus simples. En revanche, il est possible de falsifier une théorie par des expériences
plus avancées ou en révélant des erreurs. Le patrimoine scientifique n’est rien d’autre que l’ensemble du savoir qui n’a pas été falsifié ! Rien n’est garanti, même pas les certitudes les plus élémentaires : Il est vrai qu’en l’état actuel des choses, le soleil se lève tous les matins, mais il y a eu
un premier matin avec un lever de soleil, et il y en aura un dernier.

(3) Les sciences n’oublient rien, ou presque : ce qui est important, sera un jour retrouvé ou redécouvert. 
Les sciences ne régresseront jamais à moins qu’une grande partie de l’humanité ne soit
anéantie. À peu de chose près, le patrimoine scientifique est indélébile.

(4) Parmi les théories non falsifiées, quelques-unes sont largement acceptées comme la théorie de
la relativité, et d’autres plus ou moins contestées comme celle du multivers. C’est normal, c’est
de ce discours éternel qu'il a été question. La théorie de Copernic a mis deux siècles pour être
acceptée, la théorie d’Einstein à peu près 20 ans.

(5) Des phénomènes surnaturels sont par définition hors du domaine du discours. Les sciences sont
restreintes au monde perceptible ; elles ne se soucient pas de l’au-delà, elles n’en nient même
pas l’existence. L’au-delà se soustrait à l’analyse scientifique.

(6) Les sciences ne font que décrire et constater, elles n’expliquent rien. Prenons comme exemple la
loi de la pesanteur qui permet, entre autres, de calculer la vitesse d’une pierre tombante : 
Newton l’a seulement découverte, pas inventée, puisque les pierres sont toujours tombées de la même façon. 
Bien sûr, on peut se demander qui a combiné et promulgué cette loi, qui surveille son observance dans les coins les plus
éloignés de l’Univers. Mais ceci n’est pas la besogne des sciences. L’au-delà se soustrait à l’analyse scientifique.

(7) Les sciences ignorent les dogmes quelle que soit leur provenance. Une contradiction avec la Bible
ou le Coran serait le problème de la religion concernée.

(8) Le progrès des sciences soulève quelquefois des questions de droit ou d’éthique : sans voitures,
pas besoin de code de la route, sans pilule, pas de discussion sur la façon de s’en servir, sans
ADN, pas besoin de régler les manipulations génétiques. Chacune de ces découvertes donne du
fil à retordre aux commissions d’éthique et aux législateurs, qui, eux aussi, mènent un discours
éternel.

## Dieu existe-t-il ?
Il n’y a jamais eu de recherche scientifique sur Dieu, puisque les sciences ne s’occupent 
pas des phénomènes surnaturels. Mais qu’en est-il des prétendues preuves de l’existence de Dieu ? 
Leur logique est très attaquable, mais si tant est qu’elles démontrent quelque chose, 
elles démontrent l’existence d’une force abstraite au-delà de notre perception, qui n’a rien 
à voir avec un Dieu de quelle que religion que ce soit. Mais une force au-delà du perceptible 
n’est point niée par les sciences ; elle serait parfaitement compatible avec elles. 
Le différend entre les sciences et la religion tourne autour de la
valeur qu’on y attribue : tandis que les sciences ignorent cette force mystérieuse, la religion la met au
centre de sa pensée en la qualifiant de toute-puissante, omnisciente et bienveillante à la fois. Ceci
entraine des difficultés insolubles telle que la théodicée : Comment un être tout-puissant et 
bienveillant aurait pu créer les Cavaliers de l’Apocalypse ? Et puis, Dieu, qu’est-ce que c’est ? 
Est-ce que c’est un bonhomme barbu qui nous regarde du haut des nuages ? Ou est-ce que c’est le Dieu panthéiste,
qui n’est qu’un autre nom pour la nature, l’Univers, pour tout ce qui nous entoure ? Ou quelque
chose entre les deux ? Alors, Dieu existe-t-il ? Le bonhomme, non, le Dieu panthéiste, oui.

## Qui a créé l’homme ?
La théorie de Darwin est une des majeures pierres d’achoppement du point de vue religieux. Mais il y
a là un malentendu : Darwin ne s’occupe pas de l’existence ou de l’inexistence de Dieu. Les sciences
ne font que décrire et constater, elles n’expliquent rien, nous l’avons dit. La théorie de Darwin décrit
(1) l’évolution des animaux des organismes unicellulaires à l’Homo Sapiens et (2) les mécanismes de
mutation et de sélection. Elle dit ce qui se passe, elle ne dit pas pourquoi, elle ne s’occupe pas de
l’au-delà. Ce qui a provoqué un choc était l’affirmation de Darwin que les animaux n’ont pas été
créés en un jour, mais se sont développés au cours des millions d’années. La théorie de l’évolution
résiste depuis 150 ans à toutes tentatives de falsification. Elle est donc difficile à nier – autant nier la
loi de la pesanteur. Personne dans le monde scientifique ne demande si quelqu’un veille à ce que la
mutation et la sélection se fassent de telle ou telle façon. Mais c’est là-dessus que les détracteurs de
l’évolution n’arrêtent pas d’insister. Ils s’acharnent sur des prétendues lacunes de l’évolution,
comme le passage de l’eau à la terre, de la terre à l’air. Mais ces lacunes, même si elles sont réelles,
n’ont aucune importance, puisque la théorie de l’évolution ne sera jamais achevée, pas plus que les
mathématiques, la physique ou n’importe quelle autre science. Nous retrouvons ici une étrange attitude 
qui considère tout problème scientifique irrésolu comme une confirmation de la religion et toute
découverte comme une défaite. Alors, qui a créé l’homme ? Chacun a le droit de se faire son idée
sans entrer en conflit avec les sciences. Moi, je dirais que c’est le même qui a combiné la loi de la pesanteur.
