
# Le français en voie de perdition?

*Johannes Siedersleben, Paris, juillet 2013*

Les jeunes français ne connaissent plus Molière, Flaubert ou Maupassant ; Corneille, pour eux, est un
chanteur. Les adultes commettent des erreurs regrettables : Ils parlent de la décision qu’ils ont pris,
pour s’en rappeler plus tard et quand ils viennent vous voir, c’est ensemble avec leur épouse. Pire
encore, le français se voit infiltré par une langue ennemie, à savoir l’anglais : Sans le moindre besoin,
on remplace des mots français par des substituts anglais difficiles à prononcer et ne disant pas très
bien ce qu’ils veulent dire ; on emploie des structures de phrases qui sont en français aussi laides
qu’elles peuvent être élégantes en anglais. Ou cela nous mène-t-il ? Qu’est-ce que sera le français
dans cent ans ? Restera-t-il des gens prêts à parler français et capables de le faire ? 
Allons voir pourquoi le français est probablement moins menacé que cela ne semble.

## L’anglais est en effet la lingua franca du monde entier.
Cela est un fait à ne pas nier. Il y a au moins quatre raisons : la propagation de l’anglais sur tous les
continents, le gradient raide de l’apprentissage, son rôle en économie, politique et science et son
patrimoine littéraire. Si le français est égal ou même supérieur sur les deux derniers points, il ne l’est
certainement pas sur les deux premiers : Par rapport à l’anglais, il est peu représenté en Amérique et
en Asie, et il a de quoi intimider le débutant. Ça ne veut pas dire que l’anglais soit plus facile, mais
l’expérience montre qu’il permet à l’apprenant d’atteindre un certain niveau avec peu d’effort, alors
que le néophyte du français passe un temps considérable et décourageant à patauger 
dans les difficultés de la prononciation, de la grammaire et de l’orthographe. Le français est rébarbatif d’abord et
accueillant ensuite; l’anglais feint de la simplicité et dupe ainsi le débutant. Mais le choix de la lingua
franca est fait : Ce n’est ni le français, ni l’allemand, ni l’espagnol, ni le russe, ni l’esperanto, mais
l’anglais. Il ne peut y avoir qu’un seul vainqueur.

## L’anglais est-il à envier ?
Non, et ceci pour plusieurs raisons. L’anglais est menacé, lui aussi, justement et paradoxalement par
le nombre immense de gens qui l’utilisent. Si le français paraît miné, c’est à cause de l’usage inapproprié 
ou négligent qu’on en fait : on le maîtrise mal ; mail, Twitter et autres outils de communication nous 
entraînent à des abréviations et des distorsions ou alors on s’en fiche simplement.
L’ampleur de cet effet pour une langue donnée dépend du nombre d’utilisateurs, de leur hétérogénéité 
et de leur maîtrise de la langue : Plus il y a d’utilisateurs qui la parlent mal, plus ils ont tendance
à l’altérer et diluer. C’est exactement ce qui arrive à l’anglais : L’anglais parlé dans un bazar indien ou
dans une réunion de mathématiciens italiens, allemands et japonais est une offense infligée à
l’anglais et on devrait féliciter le français d’être moins exposé à de pareils supplices. Les anglophones
natifs sont tellement habitués au mauvais anglais qu’ils ont l’air de ne s’en même plus apercevoir. Vu
de près, il y a à côté d’autres variétés deux anglais qu’Il faut bien distinguer: l’un réduit en guise 
d’esperanto comme moyen primitif de communication, et l’autre, l’anglais véritable, avec son vocabulaire 
immense, une foule d’idiomes et de fines nuances. Et en ce qui concerne la conservation et la
valorisation du patrimoine littéraire, il est menacé autant que n’importe quelle autre langue : Le
nombre de jeunes anglophones connaissant Shakespeare, Scott or Wilde est aussi peu élevé que le
nombre de francophones érudits en littérature française. Donc, l’anglais tout entier n’est certainement p
as menacé au point de vue propagation et il n’est pas non plus infiltré par d’autres langues.
Mais sa pureté est en danger et la valorisation de sa littérature demande des efforts auprès des enseignants.

## Quelle attitude prendre par rapport à l’anglais ?
Prenons au hasard des pays comme le Danemark, la Norvège ou la Finlande comme exemple. Ils ont,
eux aussi, leur propre langue qui est un élément essentiel de leur identité nationale et dont ils sont
fiers malgré un patrimoine littéraire peut-être moins impressionnant que celui de la France. Un pays
chérit sa langue comme une mère son enfant : Elle le considère comme le plus mignon, le plus intelligent 
et le plus gentil du monde tout en sachant au fond de son âme que ce n’est peut-être pas toutà-fait vrai.

Quelle est l’attitude de ces pays par rapport à l’anglais ? Il y a au moins deux points qui sautent aux
yeux : D’abord, ils sont complètement détendus. Ils se soucient peu des quelques anglicismes qui ont
pu s’installer dans leur langue et sont convaincus qu’elle sera assez forte pour assimiler ces intrus. Ils
ne sont pas craintifs mais fiers. Ensuite, ils maîtrisent l’anglais. A Oslo, n’importe quel passant vous
indiquera le chemin en un anglais clair et correct. Ceci n’est pas seulement une question
d’enseignement mais surtout un état d’esprit. Il va de soi que l’anglais joue aussi un rôle important
dans leur enseignement supérieur : De nombreuses universités offrent au niveau master des programmes 
complètement en anglais et ne demandent aux candidats aucune connaissance préalable
de la langue nationale. Ils attirent ainsi un grand nombre d’enseignants et d’étudiants qui, tout en
faisant leur travail, sont involontairement amenés à un apprentissage linguistique qu’ils n’auraient
jamais envisagé autrement. C’est donc paradoxalement grâce à l’ouverture à l’anglais que leur
langue nationale aura gagné plus d’adeptes. Il va de soi que ce procédé ne se prête pas à tous les
domaines de la même manière: Pour un cours de maths, la langue utilisée importe beaucoup moins
que pour un cours de philosophie, et un cours de littérature norvégienne se fera nécessairement en
norvégien.

Ce qui marche bien dans un pays ne marche pas forcément aussi bien dans un autre. Mais tout en
évitant d’imiter candidement ce que font les autres, il pourrait être utile aux français de mieux apprendre l’anglais et de faciliter son utilisation dans l’enseignement supérieur. Vu de l’extérieur, il
semble absurde qu’il faille une loi pour autoriser une grande école à donner des cours en anglais. Le
choix de la langue employée devrait se faire naturellement en fonction des langues parlées par les
personnes présentes comme c’est le cas lors d’une réunion de travail. Soit dit en passant il serait
donc aberrant pour un professeur francophone d’enseigner des étudiants francophones en une
langue autre que le français.

Les petits pays comme le Danemark, la Norvège ou la Finlande se font peu de soucis. Ils savent que
leurs langues évoluent, que d’ici vingt ans, il y aura probablement d’avantage d’anglicismes et
quelques règles de grammaire modifiées ou abolies. Mais nul ne met en doute le fait qu’on parlera le 
norvégien toujours à l’époque de nos arrière-petits-fils. Et si c’est vrai pour le norvégien, ce l’est à
plus forte raison pour le français. Celui-ci occupera toujours une place importante au premier rang
des grandes langues telles que l’allemand, l’espagnol, le russe ou l’anglais véritable, mais il n’est ni
universel ni à priori supérieur à d’autres. 
